Dans son cinquième chapitre, l’encyclique Magnifica Humanitas rappelle un principe fondamental de la morale sociale : « la personne humaine ne peut jamais être réduite à un instrument au service d’un système, ni sa souffrance transformée en simple ressource discursive ». Le magistère y affirme avec force l’indissociabilité de la Vérité, de la Justice et de la Charité. Aucune réconciliation durable ne saurait s’ériger sur une mémoire sélective ou subordonnée à des impératifs d'opportunité politique.
Appliqué aux tragédies qui déchirent la République Démocratique du Congo depuis plusieurs décennies, cet enseignement pose un avertissement éthique face à la déclinaison officielle du « GENOCOST ». Loin de constituer un outrage envers les défunts, l'examen critique de cette mise en récit représente l'exigence première de fidélité envers leur dignité inaliénable.
1. La captation régalienne d'un cri citoyen
L’exigence mémorielle portée originellement par des mouvements de la société civile et de la diaspora (notamment la Congolese Action Youth Platform - CAYP) procédait d'une authentique démarche de reconnaissance : arracher à l'oubli des millions de victimes documentées avec rigueur par le Rapport Mapping de l'ONU (1993-2003) et de nombreuses enquêtes indépendantes.
Or, la nationalisation de ce discours par l'appareil d'État à partir de 2022 illustre le glissement conceptuel que réprouve Magnifica Humanitas :
Une temporalité opportuniste : Les années d'accommodement diplomatique direct avec les régimes voisins (2019-2021) ont cédé la place à une sacralisation soudaine du récit victimaire dès lors que la résurgence armée a menacé les équilibres politiques internes.
Une profanation morale : Enrôler la mémoire des massacres de 1996, 1998, 2000 ou 2003 dans une stratégie de mobilisation conjoncturelle revient à convertir la dépouille des martyrs en argument tactique au service d'un régime.
2. Le réductionnisme historique contre l’intégrité du réel
Le chapitre V de Magnifica Humanitas souligne que la justice exige une « adhésion intégrale à la vérité historique », car amputer le réel constitue une seconde violence infligée à ceux qui ont péri. Le discours officiel du GENOCOST opère pourtant un double effacement de la complexité congolaise :
L’effacement des bourreaux internes : La réduction manichéenne opposant un peuple exclusivement victime à un agresseur étranger unique occulte la part tragique des violences fratricides. Les atrocités perpétrées par des rébellions et milices congolaises contre leurs propres compatriotes à l'instar de l'opération « Effacer le tableau » en Province Orientale sont évacuées du récit public afin d'éviter une introspection dérangeante à l'égard d'acteurs ou d'alliés politiques d'hier et d'aujourd'hui.
Le monisme du mobile économique : En érigeant le pillage des minerais en explication universelle et exclusive de tous les conflits, le discours public masque la pluralité des causes réelles : contentieux fonciers ancestraux, fractures intercommunautaires (comme en Ituri), querelles de légitimité coutumière et faillite de l'autorité régalienne. Réduire chaque drame à une seule guerre de prédation économique fausse le diagnostic et bloque les dynamiques locales de paix.
3. L'esquive de la responsabilité et le verrouillage démocratique
Dans son analyse de la responsabilité politique, Magnifica Humanitas rappelle que l’autorité publique a pour vocation première d’assumer ses fonctions régaliennes et de protéger le bien commun. En RDC, la survalorisation du complot économique extérieur tend à immuniser le pouvoir contre tout examen de ses obligations fondamentales :
L'évaluation de la politique sécuritaire et des réformes structurelles de l'armée est neutralisée sous prétexte d'union sacrée.
Le chantage moral s'impose dans l'espace public : toute interpellation citoyenne sur la gouvernance militaire ou diplomatique est assimilée à une complicité avec l'ennemi ou à une insulte faite aux défunts.
La réconciliation pastorale et communautaire se trouve paralysée au profit d'une communication d'État binaire.
Vers une herméneutique de la délivrance mémorielle
À la croisée de l’exigence théologique formulée par Magnifica Humanitas et des impératifs sociopolitiques de la RDC, notre réflexion soutient la thèse suivante :
L’étatisation et la simplification mémorielle des conflits congolais, opérées à travers l'usage officiel du GENOCOST, relèvent d'une instrumentalisation politique indéfendable : en réduisant une tragédie multifactorielle à un mobile unique de prédation économique et à un bourreau exclusivement exogène, cette narration mutile la vérité historique, dédouane les responsabilités internes et neutralise la redevabilité démocratique de l'État face à ses faillites régaliennes.
Dès lors que l'on admet qu'une paix authentique ne saurait germer sur les cendres d'une vérité tronquée, cette thèse soulève une interrogation fondamentale :
Comment honorer la mémoire intégrale des victimes sans assujettir leur martyre aux impératifs de survie des régimes politiques, tout en restaurant la liberté d’évaluer la responsabilité des gouvernants face au drame national ?
Nommer les silences d’un récit ne suffit pas à panser les plaies d’une nation déchirée. Comment désamorcer le chantage moral qui interdit l'examen des défaillances internes ? Par quels canaux théologiques, pastoraux et juridiques l’Église et la société civile peuvent-elles arracher le sanctuaire des morts aux tactiques de propagande pour en faire le levier d’une justice transitionnelle véritable ?
Ces questions cruciales, au cœur de notre responsabilité prophétique, constitueront le point de départ des débats et des perspectives inédites qui seront explorés lors de notre prochain webinaire organisé par la cellule de communication de la COSUMA-RDC.
